I / Chapitre premier : l'histoire des roys, ducs, comtes et princes de Bretagne, de Bertrand d'Argentré (1582 – 1588) -

29/09/2019 14:57

I / Chapitre premier : l'histoire des roys, ducs, comtes et princes de Bretagne, de Bertrand d'Argentré (1582 – 1588).

Avant d'Argentré, la production historiographique bretonne était loin d'être considérable. Elle n'était pas négligeable pourtant ;  pour ceux qui savent la lire, elle est riche d'enseignement. On est loin certes de Tacite, Thucydide et même Suétone. Mais ces textes sont précieux pour connaître le climat psychologique et les difficultés juridiques de cette époque.

Le chronicon briocense (ou chronique de Saint-Brieuc) lxxviii, rédigé en latin entre 1394 et 1415, n'est pas une histoire à proprement parler, mais un curieux mélange de réalité, de fables, de mythes destinés à exalter le passé glorieux de la Bretagne et de ses souverains.

A la fin du quatorzième siècle, Guillaume de Saint André lxxix compose en vers une relation épique de la reconquête de son duché par le duc Jean IV, élevé à la cour d'Angleterre, traversant la Manche avec l'aide de son tuteur le roi, pour battre, épée à la main, son rival Charles de Blois. La partialité de l'auteur est manifeste, la présentation des faits tronquée. Toutefois, excellent juriste, son analyse est précieuse pour comprendre les relations du duc de Bretagne avec son suzerain théorique, le roi de France Charles V lxxx.

L'apport de ces histoires et de celles qui précèdent ou qui suivent, assez mince au plan des faits, est important en ce qu'elles démontrent la haine farouche des Bretons à l'égard des Français : manifestement – ce point sera nié plus tard – ils sont loin  d'admettre qu'ils constituent une "composante " du peuple français.

Pierre Le Baud lxxxi, sur la demande de son parent, Jean de Châteaugiron, seigneur de Derval, présenta à ce seigneur vers 1480 une monumentale histoire de Bretagne. Prédicateur de Marguerite de Foix, mère d'Anne de Bretagne, il fut élu évêque de Rennes. Il put consulter les archives bretonnes, et dédia son ouvrage à la reine Anne. Il mourut vers 1505. Son livre ne fut publié qu'en 1638, par d'Hozier.

Alain BOUCHART, secrétaire de François II en 1484 lxxxii, l'un des meilleurs juristes de l'entourage ducal, eut lui aussi la possibilité de consulter les archives du duché. Son œuvre fut encouragée par la duchesse Anne, qui en suivit l'état d'avancement avec attention, et se fit lire les épreuves lxxxiii. Le titre de l'ouvrage, paru en 1514, est un programme et une profession de foi destinés à tenir en respect les Français : " Grandes Chroniques de Bretaigne, parlans de très preux, nobles et très belliqueux roys, ducs, princes, barons et aultres gens nobles, tant de la Grande Bretaigne dicte à présent Angleterre, que de nostre Bretaigne de présent érigée en duché, et aussi depuis la conqueste de Conan de Mériadec, Breton, qui lors estoit appelé le royaulme d'Armorique jusques aux temps et trespas de François, duc de Bretaigne, dernier trespassé". Le livre ne put être lu dans sa forme définitive par la reine Anne, celle-ci étant décédée le 9 janvier 1514. Il fit autorité jusqu'à la parution de l'ouvrage de d'Argentré en 1582.

Comme l'a écrit Jean Kerhervé, le seizième siècle fut pour la Bretagne un désert historique. La suppression de la cour ducale, l'absorption de la dynastie bretonne par la monarchie française, tarit la production littéraire et historiographique qui commençait à fleurir à Nantes du temps de la splendeur des derniers ducs.

Bertrand d'Argentré était né à Vitré le 15 ou le 19 mai 1519. Sa mère, Jeanne Hagomar de la Guichardière était la sœur de Pierre le BAUD. Son père, Pierre d'Argentré, né le 28 juillet 1488 (il mourut le 19 février 1548), eut le privilège d'être le témoin et l'un des acteurs des dernières années de l'indépendance bretonne.

Sénéchal de Quintin, Pierre d'Argentré fut nommé par François Ier, Sénéchal de Rennes, poste important en raison de l'étendue du ressort de la juridiction. Aux dires de Noël Du Fail, c'était un personnage pittoresque : " le Seneschal de Rennes tenoit ses plaids bottés, et esperronnés,  la perche joignant sa chair pour y attascher son espervier" lxxxiv. Il avait assisté à tous les conseils qui préparèrent le Traité de 1532. Lorsque le fils de Claude de France et de François Ier, imposé par la France, devint duc de Bretagne – aux lieu et place de son frère Henry, héritier légitime, il prononça une harangue remarquée dans laquelle il exalta la justice du dauphin. Il arma six chevaliers, dont son fils Bertrand. Il fut associé à beaucoup d'évènements importants dans la vie du duché lxxxv. On peut supposer qu'il en transmit à son fils la substance, mais aussi qu'il trempa dans les manœuvres de concussion dénoncées par celui-ci cinquante ans plus tard. Dans un livre publié en 1536, il se dénomme " conseiller du roy et son sénéschal à Rennes". Il fut des cinq commissaires désignés par le roi pour réformer la coutume de Bretagne lxxxvi. Fort raide, il administrait une justice sévère, et faisait pendre volontiers les criminels ; si bien que "les marchands de licous faisoient fortune" lxxxvii. Il résigna sa charge en faveur de son fils en 1547. Bertrand fit de son père de grands  éloges, recourant à lui, dit-il " comme à la somme de la sagesse" lxxxviii.

Au moment où Pierre d'Argentré décide d'écrire son Histoire, la Bretagne est " réunie" à la France depuis près de cinquante ans. Les choses se sont faites sans heurts violents. Mais l'amertume est grande, les Bretons ont déjà eu le temps de méditer leur propre vision des vaincus.  Jadis puissance européenne, la Bretagne est désormais rayée de la carte internationale ; Nantes, centre politique et diplomatique habituée aux fastes de la Cour et du Gouvernement, aux visites princières brillantes, aux fêtes somptueuses, aux tournois et aux joutes, a sombré dans la médiocrité du commerce bourgeois. Les frictions et les aigreurs sont fréquentes, car la France attribue à ses nationaux les fonctions les plus importantes lxxxix.

C'est en 1580 que les États commandent à d'Argentré une histoire de Bretagne. Jusqu'alors, d'Argentré s'était distingué par sa brillante carrière de jurisconsulte. Il avait étudié le droit à Bourges, et avait acquis une notoriété qui dépassait les frontières de la Bretagne. Il avait publié des ouvrages qui faisaient autorité, en particulier les "Commentaires sur les quatre premiers livres de l'ancienne coutume", en 1568, et encore sur les " Partages des nobles de Bretagne ". Dumoulin, mort en 1556 avait écrit qu'il ne connaissait pas " de plus docte jurisconsulte". Charles IX lui avait proposé la charge de maître des requêtes de son hôtel ; il avait refusé. Mais il avait aussi une vocation d'historien. Très jeune, il avait traduit en latin les papiers de son grand-oncle Le Baud, sous le titre " De origine ac rebus gestis Armoricae Britanniae regum ducum ac principum".

Il alla vite en besogne. En décembre 1583, il présenta son œuvre aux États, réunis à Vannes : un fort volume de plus de mille pages. Ils lui allouèrent une gratification de six mille livres xc.

1°)  Les thèses de d'Argentré.

L'ouvrage de d'Argentré est d'une extrême richesse ; nous résumerons ici celles qui se rapportent à la fin de l'indépendance bretonne.

Sa "Préface au Roy" commence par un dithyrambe de la monarchie : c'est faire mine de reculer, pour mieux frapper.

A la fin du quatorzième siècle, l'auteur de la chronique de Saint-Brieuc s'en était pris avec véhémence aux Français xci, qu'il accusait, par "envie, paresse, incurie, poison de jalousie"  de n'avoir pratiquement pas fait mention des rois qui vécurent en grande et petite Bretagne, " avant et après l'incarnation du verbe". " Ces rois qui jadis soumirent toute la Gaule, la Neustrie, la Touraine, la Gascogne, l'Anjou,

l'Aquitaine" (rien moins !). D'Argentré revient sur ce thème, cher aux Bretons : " Ceux du pays ont laissé apercevoir beaucoup de choses obmises et esgarées, ayant cest inconvénient presté bien des occasions aux esprits mal disposés à l'honneur de ceste nation, et d'ailleurs prompts et volontaires à mal juger, d'en mesdire ou ravaller l'honneur, et appeler en doupte et controverse les choses de soy très- véritables" xcii. Il s'agit donc, une fois pour toutes, de fermer la bouche de ceux qui, par "la nuë de la jalousie qui leur couvrait la vëu … se sont enhardis premièrement de le réduire en doupte, puis, procédant de [ne] pas en outre le débattre et nier ouvertement hors de propos et de cause ".

Bien entendu, cette œuvre de vérité est faite pour le bien de la monarchie française car, dit d'Argentré, elle descend de la " tige des Princes de ceste principauté Royalle " de Bretagne. De là à laisser entendre que la monarchie française n'est noble que parce qu'elle descend des rois de Bretagne, le lecteur a tôt fait de comprendre l'intention de l'auteur !

Des esprits mal intentionnés – les jaloux cités plus haut – ont laissé entendre qu'il n'y eut pas de rois en Bretagne : " Aucuns François … osent [avancer] qu'il n'y eut oncques tiltres de Roy en Bretaigne et que ce [ne sont] que fables, phantasmes et iangleries, et que le nom de Bretaignes et Bretons estoit incogneu jusques au temps de l'empereur Auitius"  xciii. On se trompe : non seulement les Bretons eurent des rois, mais la Principauté de Bretagne est beaucoup plus ancienne que le royaume de France. Plusieurs peuples européens se croient descendus de Troie la Grande. Les Bretons existaient bien avant que cette ville fut créée : " Le mot de Britannia [était] plus ancien que le plus ancien latin de Rome [et] ce pays qu'on appelle Britannia, estoit desja habitué et peuplé d'habitants, nullement latins" xciv. Jusqu'alors, on avait admis que les Bretons d'Armorique étaient venus des îles britanniques. C'est l'inverse qui s'est produit : ce sont les habitants de la péninsule armoricaine qui ont peuplé les Iles xcv. La Bretagne était gauloise ; les Bretons revinrent de la Grande Ile avec le tyran Maxime, et occupèrent l'Armorique. Conan Mériadec fut le premier roi de " Bretaigne Armoricque " de l'an 387 jusqu'en l'an 393 xcvi. Gradlon fut le deuxième roi, et mourut soit en 412, soit en 413. Salomon, son fils, premier du nom, lui succéda. Ici, le coup porté aux Francs est puissant, imparable : les Francs n'étant arrivés en Gaule que dans la deuxième moitié du cinquième siècle, " Conan Mériadec avait établi un royaume en la petit Bretaigne cent ans devant que les François eussent un pied de terre assuré dans la Gaule". La thèse patiemment élaborée par la Cour de France, selon laquelle les Bretons ont été accueillis en Armorique par charité et commisération s'écroule du même coup : étant les premiers arrivants, les Bretons sont légitimes propriétaires de leur terre, les Francs y sont étrangers et imposteurs.

Sans doute, le titre de roi s'est-il perdu, et les souverains bretons ne portent plus que le titre de duc. De cela, d'Argentré ne peut donner une explication claire. Les chefs des Bretons s'appelèrent rois jusqu'à l'assassinat d'Érispoé par Salomon ; à partir de cette époque, il n'y eut plus que des ducs. Est-ce " la vengeance de Dieu, laquelle suit les mauvais exploits ? " Nul ne sait ce qui fut la cause " de ce tiltre volontairement altéré". Mais le fait est attesté par les plus anciens auteurs.

L'un des thèmes qui revient d'une manière répétitive, quasi obsessionnel, est celui de l'injustice des entreprises perpétrées par les Français contre les Bretons. Ce fut une antique vertu des Bretons d'être les défenseurs du Droit. Déjà Arthur, s'opposant avec violence aux Romains, refusa de payer le tribut, car " ce qui par force est détenu ne peut l'être légitimement". Les Français ne partagèrent pas cet idéal élevé, comme le démontre l'histoire. Toutes leurs entreprises en direction de la Bretagne furent dictées par l'envie et le désir de s'approprier le bien d'autrui. Lorsque le prince français, Pierre Mauclerc épousa la princesse Alix de Bretagne en 1213, il fit acte de vassalité à l'égard du roi de France ; c'est de cette époque que date le malheur des Bretons. C'est par envie encore que Charles V de France tenta de s'emparer du Duché à la fin du quatorzième siècle. Mais la vaillance des Bretons, réunis autour de leur prince Jean, chassa l'oppresseur. Quant aux guerres provoquées par Charles VIII, qui aboutirent à l'annexion du Duché, elles furent déclenchées dans des conditions ignominieuses. D'Argentré rappelle dans quelles conditions Louis XI, père du roi Charles VIII, monta un stratagème pour s'emparer des États de son parent, le duc François. Il fit mine d'acheter à Nicole de Bretagne, descendante des anciens ducs, de prétendus droits à la succession du Duché. Or, le trône de Bretagne n'était pas à vendre – pas plus que celui du royaume de France – et la famille de Nicole, outre qu'elle avait été exclue par les États du droit de succéder à la couronne, avait renoncé à plusieurs reprises à toutes ses prétentions xcvii. C'était la loi du Duché qui déterminait la succession, non une quelconque transaction commerciale ; et si le Duché avait été à vendre, ce n'eût certes pas été à un prince étranger et ennemi, pas davantage pour la somme dérisoire de cinquante mille écus. C'est en se fondant sur ce faux titre fabriqué par son père que Charles VIII se prétendit propriétaire du Duché, et l'envahit en 1487.

Les guerres britto-françaises, qui aboutirent à déposséder les légitimes propriétaires de leur héritage, furent donc une infamie. D'autant que Charles VIII, suzerain et cousin d'Anne de Bretagne, avait l'obligation de la protéger, comme cela est l'impératif devoir de ceux qui ont la garde des mineurs  xcviii.

La conclusion de ces guerres fut indigne : lorsqu'elle fut contrainte d'épouser le roi de France, la duchesse Anne était déjà mariée à Maximilien, roi des Romains, futur empereur xcix. Il fallut vaincre l'horreur qu'elle éprouva légitimement de cette situation : " La duchesse se rendit très difficile à y

entendre et avoit cette poursuite à contre cœur, pour avoir esté l'espace de trois ans très maltraitée par le roy, son païs pillé… le roy n'avait cessé de ravager son païs, jusques à avoir voulu s'emparer de sa personne, sous titre de garde noble." Ce fut pour la duchesse un déchirement inouï. Elle se sacrifia " pour mettre son païs en paix", car il n'y "avoit moïen de se mettre en aise [en paix] et vuider tous différens qu'en accordant ce mariage". C'est d'Argentré qui cite cette phrase fameuse mais apocryphe, qu'il met dans la bouche d'Anne au moment de son mariage : " Faut-il que je soye infortunée et délaissée d'amis, que d'être amenée à prendre mariage d'un homme qui m'a si maltraitée, et fait tant d'indignité, et retenue captive" c.

L'acte par lequel on la poussa à se déposséder de l'héritage de ses ancêtres au bénéfice de son mari fut infâme, de la même manière : " Et de vray, ceste Dame s'aperçut avoir esté surprinse en cela par la faute de son conseil, elle estant en bas aage". La princesse, dont le cœur était "infiniment hardy, haut et indomptable", immolée à l'ambition de son entourage et de son cousin Charles, conserva toute sa vie une profonde affection pour Maximilien et ses descendants, et ne cessa de le leur montrer. Son mariage avec Louis XII fut imposé par la nécessité. Si cela n'avait tenu qu'à elle, elle ne se serait pas remariée, sinon à un homme qu'elle aurait aimé pour elle toute seule, pour vivre au milieu de ses chers Bretons : " Si elle se fust déliée de l'obligation de mariage, jamais elle n'eust séjourné en la France trois jours". Si les Français crurent lui faire honneur en l'acceptant pour reine, ils se trompèrent : n'eussent été les guerres qu'on lui imposa, elle fut devenue impératrice, c'est à dire la première souveraine d'Europe. Comment ne pas penser à une mésalliance ? Bref, la duchesse des Bretons était une sainte, une héroïne ; elle devenait le porte drapeau d'un peuple opprimé : " Cette dame au cœur infiniment hardy, haut et indomptable …  fut en son vivant l'honneur des dames du monde, non seulement en grandeur, mais en toute vertu" ci. En tout, la plus compatissante, bonne aux pauvres et aux malheureux, se repentant avec humilité de ses fautes, s'obligeant à les réparer, adorant Dieu et les préceptes de la religion, par-dessus tout aimant son peuple et son pays, sainte parmi les saintes, grande parmi les grandes. Par contraste, Charles VIII, Louis XII, François Ier faisaient figure de déshérités de l'esprit, sinon de bandits.

Le mariage de Claude avec François Ier ne fut pas davantage désiré que celui de sa mère avec Charles VIII : " A la vérité, la royne Anne ne prenait point de plaisir, n'en voulant rien au-dedans de son cœur … et de fait ne put estre le mariage tant qu'elle vécut". Ce mariage " fut bien regrettable" car elle fut " promise à Charles d'Autriche, qui depuis fut Charles cinquième, grand empereur". C'est par usurpation que le roi François Ier fut institué usufruitier du duché de Bretagne par testament de sa femme, car il n'y avait aucun droit : " Cet usufruit luy appartenait par lais [= legs ] testamentaires de la royne Claude… par la coutume de Bretaigne, il ne se pouvoit par testament faire nul lais de mary à femme; l'usufruit des biens maternels n'appartient [pas] aux pères en Bretaigne : mais il n'y avoit point de contredisans". Il n'ajoute rien de plus à la démonstration : mais c'est tranchant comme une lame de couteau : François Ier fut un voleur, comme ses prédécesseurs.

Tout ceci n'était rien. Ce qui fit la réputation de l'ouvrage, c'est la manière dont d'Argentré décrivit la " réunion " du duché à la couronne de France, et les manœuvres frauduleuses dont se rendit coupable la monarchie.

La version officielle était que les Bretons avaient sollicité cette "réunion" ; François Ier l'avait accordée ; il s'agissait donc d'un traité normalement discuté, paraphé, conclu. D'Argentré fournit une nouvelle version. Quelque désir qu'eussent les Rois de voir le duché annexé à leurs États, les choses n'avançaient guère. Lorsque Anne mourut en 1514, trente trois ans après le premier mariage franco- breton, les choses en étaient au point mort : " Si se tindrent toujours les Rois en peine de ce Duché et avoient toutes les peurs qu'il ne leur échappast en aucune sorte, car les traictéz de mariage de la Royne Anne, et mesmes  de la Royne Claude portoient [des]clauses qui ne servoient de rien à leur intention ; et mesmement par celuy avec le Roi Loys y avoit une stipullation pour les héritiers d'elle… laquelle … révoquoit et anéantissoit en effect une donation faite par le contrat de mariage du roy Charles".

En d'autres termes, la reine Anne avait "bouclé" juridiquement la succession, la Bretagne ne pouvait plus tomber dans l'escarcelle des rois de France. C'est alors – dit d'Argentré – que la monarchie conçut un plan machiavélique, d'une rare perfidie : puisque les chefs des grandes familles bretonnes ne voulaient point se rallier à la France, il fallait user d'un procédé qui avait fait ses preuves de tout temps: les acheter. D'Argentré, là, met à profit les confidences qui lui furent faites par son père, le sénéchal de Rennes : " Il ne savoit pas trop bien le moïen de parvenir, … et de les amener là, c'estoit la difficulté".

Le chancelier Antoine Duprat se trouvait dans le plus grand embarras. Si ce que dit d'Argentré est vrai, ce fut le président Louis des Déserts, alors président du parlement, qui lui fournit le moyen qu'il recherchait : il conseilla d'amener les États à solliciter l'union. Devant le scepticisme du chancelier, des Déserts lui dit : " Il n'en faut gaigner que trois ou quatre de la noblesse, et quelques-uns de l'église et tiers-estat, et toutes choses s'y feront à dévotion", ajoutant hypocritement : " le Roy a bien moïen de faire cela avec peu de gratification". Le chancelier, à ces paroles "ploia tout ce qu'il avoit de papiers et de mémoires et, sans plus essaier autre adresse, se donna ceste part. On besogna à meshuy par ceste voie" cii.

Quoiqu'il connût certainement le nom des seigneurs qui furent achetés, et le prix de leur trahison, d'Argentré garda sa langue là dessus, pour des raisons évidentes : il vivait à Rennes, y occupait une place éminente, et connaissait personnellement les descendants de ceux qu'il accusait si durement. Il se borna à décrire la séance houleuse au cours de laquelle les États, le 4 août 1532, malmenés et apeurés, sollicitèrent l'Union à la France ciii, Il laissait ses lecteurs sur leur faim ; mais il avait lancé un énorme pavé dans la mare, qui allait créer des remous pendant plusieurs siècles.

2. Les réactions.

L'ouvrage de d'Argentré suscita d'emblée des réactions vives. Il était à peine sorti des presses, et non encore livré au commerce, qu'il fut saisi sur l'ordre du procureur général Jacques de la Guesle. On fit entendre qu'il contenait des propos séditieux, et plus encore "qu'il y avoit plusieurs choses contre l'honneur et les droits de la France" , " du royaume et du nom Françoys" civ. Il n'y manquait que la couverture et la table ; il fut interdit à l'imprimeur de l'achever jusqu'à ce qu'il eut été "vu, retranché et corrigé par certains commissaires à ce députez". L'imprimeur dissimula les exemplaires non expurgés. Une nouvelle édition, revue et corrigée, parut en 1588.

D'Argentré eut à pâtir de son audace et de son insolence. On l'accusa d'être un "faciendaire" du duc de Mercœur, ligueur. Cela était d'ailleurs probable ; la femme de Mercœur, Marie de Luxembourg, descendait des anciens ducs de Bretagne, et aurait probablement rétabli un duché souverain si les circonstances avaient été propices. Mais la ligue fut vaincue. Deux des fils de d'Argentré – Charles et Guillaume – étaient des ligueurs notoires. Selon le père du Paz " ce furent les envieux et ceux qui avoient désir de mettre les mains sur ses biens meubles et principalement sa belle bibliothèque, de laquelle les plus beaux, rares, riches et exquis volumes furent enlevez et emportez" cv.

D'Argentré dut se réfugier hors de Rennes, au Château de Tizé en la paroisse de Cesson, et mourut le 13 février 1590. Il avait un peu plus de 70 ans.

Pour les censeurs, le plus impardonnable dans l'œuvre de d'Argentré n'était pas d'avoir médit des rois de France. Le cas n'était pas unique. Lors de la mort de Louis XI, ce fut une immense clameur de soulagement dans tout le royaume ; aux États généraux réunis l'année suivante, en 1484, les députés ne se privèrent pas de dire tout haut ce qu'ils pensaient du feu roi cvi. Le livre de d'Argentré recelait un danger pour la France : que les Bretons, ou d'autres – par  exemple les enfants issus de Renée de France, duchesse de Ferrare – prissent  conscience que le duché n'avait pas été réuni à la France par consentement, mais par des manœuvres coupables au regard du Droit et de la Morale, juridiquement susceptibles d'entraîner la nullité du traité.

D'Argentré se garda – par souci de sa sécurité probablement – d'exprimer les choses aussi nettement. Mais tout juriste avisé savait que la concussion était synonyme de dol, que le dol était synonyme de nullité. Ce qu'il n'osa affirmer d'une manière explicite, d'autres le dirent. Dans une remontrance du 29 juillet 1591, trois ans seulement après la parution de l'ouvrage, le procureur général de la Guesle cvii, celui-là qui avait ordonné la saisie de l'ouvrage, l'exprima en des termes non ambigus :

" Cette union fut [faite ] par lettres patentes du roy François I … mais le fondement de cette union expresse … à grand peine demeure ferme et stable ; car encore qu'elle ait esté à requeste des trois estats du païs, toutes fois cette cause se peut calomnier de force et de dol, lesquelles y a peu d'apparence que les ennemys oublient, puisque des citoyens mesme, portez d'un opportun et fantasque désir de séparation, contraire à leur bien et au repos de la province, l'ont glissé dans leur plume par une pétulante licence qui n'est que trop ordinaire en ce Royaume. Quatre ou cinq ans sont passez, qu'à Paris fust imprimée une nouvelle histoire de Bretagne, qu'un d'Argentré, président de Rhenes, faciendaire du duc de Mercœur, avait escrit, laquelle nous feismes saisir (je ne scay si la faction ne luy a depuis nostre départ donné la clef des champs) ; tant y a qu'entre les autres points que faussement l'autheur a coulé contre la dignité des Roys, du Royaume et du nom François, il a touché celuy de ceste réunion expresse. Quelle soit prise simplement, et non comme elle doit estre interprétée…"  cviii.

Cette crainte exprimée par de la Guesle n'était pas vaine. L'auteur d'une note manuscrite, sur un exemplaire de l'ouvrage vendu à Londres en 1724 écrivit : " Les enfans issus de Madame Renée de France, duchesse de Ferrare, s'en pourroient servir pour l'instruction de leurs droits au Duché de Bretaigne, même pour impugnier l'union d'iceluy au royaume de France, comme aiant esté icelle union extorquée par impression et autres artifices".

En 1619, le fils de Nicolas Vignier, médecin et historiographe du roi, fit paraître un ouvrage rédigé en 1582 par son père, intitulé " Traicté de l'ancien estat de la petite Bretaigne et du droict de la couronne de France sur icelle contre les faussetez et calomnies de deux histoires de Bretagne composées par feu le sieur Bertrand d'Argentré" cix. Le ton en était virulent, dès la dédicace au roi, ce qui prouvait à quel point d'Argentré avait heurté les  Français :

" …Puisque les Aigles ne naissent que des Aigles, que [vos] prédécesseurs n'ont pas esté tels qu'ils sont dépeints par l'auteur des escrits qui sont icy réfutez, lequel n'a point craint de les prendre à partie, et de les accuser d'une façon indigne comme violents et injustes, usurpateurs des droicts d'autruy, n'épargnant pas même la Loy Salique qui a servi de base et d'appuy à cette grande Monarchie depuis tant de siècles…".

Vignier réfuta toutes les thèses de d'Argentré, notamment sur la présence des Bretons en Armorique avant les Francs, et sur la prétendue souveraineté des ducs sur le pays.

3. Valeur de l'ouvrage de d'Argentré.

Que doit-on penser aujourd'hui de l'œuvre de d'Argentré ? L'auteur est entré, dans les temps modernes, dans un purgatoire où il se trouve encore. Il est de bon ton de le critiquer, de le considérer comme un pamphlétaire, un esprit engagé, un homme passionné, emporté par ses sentiments plus que par la raison cx.

L'œuvre de d'Argentré, en réalité, est digne d'éloges. Même s'il est vrai qu'il a manqué de rigueur historique, qu'il a insuffisamment recherché et colligé les documents originaux, qu'il a accordé un crédit immodéré aux fables mythologiques relatives à l'origine du Duché, on lui est redevable pour plusieurs raisons cxi.

Le plus grand mérite de d'Argentré est d'avoir analysé les faits à la lumière de ses compétences de juriste. Si l'on consulte les volumes des " Preuves " accumulées par Dom Lobineau et Dom Morice (dont il sera parlé ci-après), on s'aperçoit que les quatre cinquièmes des documents cités sont des actes juridiques, complexes de surcroît : la lecture des contrats de mariage, des donations, des traités internationaux, etc … exige des compétences hautement spécialisées. Or, là où l'historien se trouve mal à l'aise, et parfois dans l'incapacité d'interpréter les faits, le juriste navigue  comme un poisson dans l'eau. Là où le lecteur ordinaire ne voit dans une donation qu'une intention libérale de la part du donateur, le juriste peut déceler les manœuvres dolosives qui, sous apparence de droit, frappent l'acte de nullité. Ainsi verrons-nous comment Claude de France fut dépossédée par son mari de la totalité de son héritage par des actes qualifiés "donations" cxii. De ce point de vue, l'apport de d'Argentré est non seulement important, mais irremplaçable. Quelques remarques incisives, "ramassées" en un style concis ont parfois plus de signification que des dissertations approximatives chez d'autres auteurs, qui n'ont pas su apprécier la portée des actes qu'ils ont longuement décrits.

Le style et les procédés rhétoriques utilisés par d'Argentré, d'autre part, servent sa démonstration. Une œuvre plate, écrite dans un style ordinaire, eût été dépourvue d'efficacité. Dans ces temps où la parole était totalement ôtée aux Bretons – en dehors des harangues officielles lors des sessions des États – il était impossible de s'exprimer autrement que par des procédés détournés, ceux qu'utilisent les polémistes et les pamphlétaires. D' Argentré a rarement attaqué la monarchie française de plein fouet, il n'a jamais usé d'invectives. Il a souvent suggéré, et laissé ses lecteurs achever des raisonnements qu'il n'avait qu'amorcés : nous avons dit plus haut de quelle manière, par contraste avec le portrait émouvant qu'il a tracé de la Duchesse Anne, il a laissé entendre que ses maris successifs avaient été des criminels. La passion que certains auteurs lui reprochent est loin de lui nuire. Il a souvent convaincu parce qu'il parlait le langage des sentiments, et que le peuple auquel il appartient est sensible à cette dialectique cxiii.

La souffrance de d'Argentré est palpable, son cœur saigne à chaque page. Il n'y a d'histoire que celle des hommes ; sans doute n'a-t-il pas formulé les choses de la sorte, mais il l'a compris d'instinct, et a joué sur la sensibilité de ses lecteurs. La manière dont il termine son livre, qui laisse entendre qu'à ses yeux la Bretagne est morte et enterrée depuis qu'elle a été réunie à la France, est très émouvante pour les Bretons qui lisent cette littérature : " Voilà la fin de mon travail, et ce que j'ai voulu estre cogneu [connu ]et représenté aux siècles à venir… Je laisseray le surplus aux chroniqueurs François".

Enfin, il y a chez d'Argentré une prescience remarquable. L'un des passages les plus singuliers, qui fut supprimé dans l'édition de 1588, décrit avec lucidité ce qui arrivera à la Bretagne si elle est "réunie" à la France : l'exode des hommes et des talents ; l'appauvrissement économique ; l'octroi des fonctions civiles et importantes aux Français,  les entraves mises par la France au commerce par mer, les impôts nouveaux, la violation des lois des privilèges du duché, etc… Tout cela, en effet, arriva.

D'Argentré n'a pas seulement soutenu l'insoutenable, il a parlé vrai, il a dit la vérité. Nous verrons, dans la suite de notre travail, qu'il a pratiquement été le seul depuis 1532 à avoir dénoncé la concussion et l'achat des consciences qui présidèrent aux séances des États au cours desquelles l'annexion fut acquise. Par sa perspicacité, la densité de son texte, ses fulgurances, l'œuvre de d'Argentré est d'une qualité exceptionnelle. Le juriste Planiol exprime pour lui son immense admiration : " Il domine son temps. Dans son recueillement d'historien et de jurisconsulte, il a trouvé des formules, semé des idées, créé un parti d'opposition constitutionnel, qu'il a bien servi par sa verve caustique d'écrivain et sa science de juriste. Il a été le vulgarisateur de cet esprit national qui a animé la Bretagne jusqu'à la révolution.  Telle fut la cause de sa popularité près de ses contemporains et de sa grandeur dans l'histoire."

Nous partageons tout à fait cette opinion.

 

© 2015 Tous droits réservés.

Créer un site internet gratuitWebnode